PERMIS DE VIVRE

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Né en France de parents congolais, j’ai toujours été bercé par la comptine de l’égalité de tous devant la loi et la justice ; cette égalité qui me garantissait ce droit, ce permis de vivre dans la dignité et l’assurance de m’épanouir comme n’importe quel citoyen français. Or, j’ai pu comprendre que si cette égalité n’est pas une fable, elle reste un objectif à atteindre pour nous tous.

Lorsque que j’avais 10 ans, j’ai participé à une sortie scolaire à la Cité des Sciences à Paris ; durant cette sortie, je fus confronté à mes premières remarques racistes. En effet, des enfants d’une autre école disaient ostensiblement qu’il ne pouvait pas tolérer la présence de Noirs auprès d’eux ; moi, à l’époque jeune garçon de Cergy, je n’étais que très peu habitué à ce genre de remarque surtout venant d’enfants de mon âge. Cette confrontation m’a ouvert les yeux sur la violence que ma couleur de peau suscite chez certaines personnes.  Par la suite, en grandissant je fus, malheureusement, témoin ou même l’objet de violences verbales faites envers les population africaine ou afro-descendante. L’âge avançant, je n’ai pu qu’énumérer les noms des personnes qui furent frappées par un système prédateur et injuste. Trayvon Martin, Stephen Clark, De’Von Bailey ou encore le jeune Tamir Rice de huit ans sont tant de noms qui ont succombés à la violence froide et cruelle du système américain. La nation à l’avant-garde du monde libre à vue en 2017, 987 personnes tuées par la police des Etats-Unis dont 68 de ces victimes n’étaient pas armées. Chiffres encore plus probant, 27% de ces morts sont issues de la communauté afro-américaine alors que cette communauté ne représente que 6% du pays de l’Oncle Tom. Comment est-ce possible qu’une population minoritaire soit autant représentée dans les victimes de bavures policières et dans le système carcéral ? L’une de réponses que nous pouvons vous proposez est d’une part un racisme profondément enraciné dans les sociétés des pays occidentaux, un racisme plus ou moins palpable mais qui se concrétise dans le traitement des populations noires. Le film The Hate U Give, représente clairement comment la société américaine ainsi que ses gardiens de la paix ont intériorisé la nature supposée prédatrice de la communauté noire. Ce film relate le combat d’une jeune afro-américaine pour rétablir la vérité à la suite d’une bavure policière dont a été victime son ami d’enfance.  Le long-métrage m’a marqué dans le sens où nous voyons sans équivoque comment la police et les média vont insidieusement reprocher à la victime de la bavure son passé de malfrat et son milieu social ; en somme, ce jeune homme avait choisi une vie dangereuse par conséquent sa mort, bien qu’injuste, est méritée et n’est pas une perte pour la société.  Une réflexion horrible me direz-vous, mais une réflexion que nous retrouvons encore maintenant ; en effet, lorsque nous soupçonnons une bavure policière ou autre violence à l’encontre de la communauté noire, il est commun de voir les forces de l’ordre et le système médiatique justifier l’excès de violence en mettant en cause la probité des victimes.  Malheureusement, ces injustices ne se trouvent pas uniquement outre Atlantique mais aussi ici, en France. Tristement, l’affaire Adama Traoré nous rappelle l’opacité de l’Etat et les mensonges mis en place afin de couvrir un meurtre et surtout une bavure policière. Une famille sous l’emprise du chagrin a dû faire faire à ce mensonge d’Etat qui invoqua dans un premier temps des raisons médicales pour justifier la disparition du ressortissant du Val d’Oise. Un contrôle de police délicat, en raison de nos origines, peut nous faire craindre le pire, un simple contrôle de police peut briser une vie et des familles. Cette réalité est révoltante puisque cela peut toucher n’importe qui, autant un proche que nous même. Or, vous pourriez me dire qu’il suffit de ne pas répondre aux provocations et ne pas donner l’occasion d’un dérapage … C’est vrai, vous auriez raison ; mais je comprends ce sentiment éminemment humain, de se lever contre ce que nous trouvons injuste. Pourquoi devrais-je subir l’humiliation ? Pourquoi devrais-je accepter ce mépris ? L’affaire Adama Traoré représente également cela, une forme de lutte contre le déni de justice et plus largement contre le mépris social exercé contre une partie des soi-disant enfants de la Patrie. Comme nous l’avons vu plus haut, la presse ainsi que les media ont un rôle important dans la définition du rôle de prédateur et de proies. Ainsi, afin de contrer le combat d’Assa Traoré pour obtenir la vérité pour son frère, une certaine presse mettra en avant les problèmes de délinquances des frères Traoré, afin de réduire la compassion que l’on pourrait ressentir à l’égard de la famille. Un procédé réutilisé notamment avec la sordide Théo Luhaka, face à l’agression du jeune homme les défenseurs de la police vont opposer les agissements frauduleux de certains membres de la famille de Théo ; en somme, l’argument est : « certes la police a mal agi mais a donné une bonne leçon a un parasite » qui ose se dresser contre les représentants de l’ordre.

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Je concède que ne nous pouvons pas justifier une injustice par une autre et qu’heureusement la société des Hommes ne se forge pas par une justice immanente ou par l’application stricte de la loi du Talion. Néanmoins, je ne peux que me demander pourquoi cette image de prédateurs/nuisibles continue-t-elle à s’agripper à la communauté africaine et afro descendante ? Elle fait, en générale, parti des basses classes sociales dans la plupart des sociétés où on la trouve ; si je regarde en Europe, aux Amériques et même en Asie, être Noir n’est pas un signe de richesse mais est plutôt synonyme de paupérisation et de difficulté sociale. Cette misère économique et sociale fut un terreau propice au développement de la violence endémique au sein de la communauté noire. Le film Menace II Society, dépeint cette situation où les afro-américains gangrénés par la drogue, l’alcool et la pauvreté s’entretuent et deviennent les principaux prédateurs de la communauté ; un cycle de la violence alimenté par les mass media en glorifiant une vision matérialiste et nihiliste du monde. Matthias Cardet, dans son ouvrage L’Effroyable imposture du Rap, explique que le Rap déstructure la jeunesse notamment des quartiers défavorisés en mettant au pinacle le culte du gangster, de la prison et de la violence (physique ou verbale) et en offrant un mythe factice de réussite. Même si, je peux compléter cette idée en disant que cette culture Rap fut en grande partie dévoyée par la société mercantile amatrice de « buzz » et de sensations éphémères, je peux également constater l’impact de cette culture sur notre jeunesse. Quand nous voyons des artistes régler leurs comptes par des bagarres dans des aéroports et par insultes via réseaux interposés, j’estime que l’image de la communauté est ternie d’autant plus que nous sommes enclins à imiter ce genre de comportement. Or, là où des Rappeurs vont s’insulter devant les caméras et partager leurs gains en coulisse, les membres de la communauté vont agir en gangster et devenir la cible à abattre pour le reste de la société qui verra en elle un nid de nuisibles dangereux. « L’Homme est un loup pour l’homme » écrivait Thomas Hobbes dans le Leviathan, cette pensée s’illustre parfaitement ici, la communauté noire trouve son ennemi en son propre sein ce qui l’affaiblit et la rend vulnérable. Comment ne pas se méfier et mettre en joug une communauté qui peut attaquer ses propres membres ? Comment respecter un peuple qui n’est pas capable de protéger les siens ? L’exemple de la population noire sud-africaine est plus que probant ; en effet face à la pauvreté et aux conditions sociales ardues dans la Rainbow Nation, la population noire fait preuve d’une incroyable violence envers les migrants africains en voyant en eux une menace alors que les inégalités de l’Afrique du Sud sont bien entendu l’héritage de la ségrégation et de l’apartheid. Cette violence interne, ne peut venir que d’une chose, un manque d’estime de soi ; un déficit qui a servi d’argument aux plus grands adversaires des peuples africains et leurs descendances. Ainsi, l’ancien président Afrikaner sud-africain Pieter W. Botha affirmait dans une déclaration faite en août 1986 :

LES NÈGRES SONT INCAPABLES DE SE DIRIGER EUX-MÊMES ! DONNEZ-LEUR DES FUSILS ILS VONT S’ENTRE-TUER LES UNS LES AUTRES  

Cette faiblesse est la source de la violence commise à l’encontre des populations noires et tant que nous continuerons à nous déchirer pour tes peccadilles nous ne serons que les pions des desseins d’autrui.

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Comme s’interrogeait Kery James dans son morceau Banlieusard : « Qu’avons-nous fait pour nous même ? »

Le constat de la situation est fort accablant, je le concède ; mais, comme vous en avez l’habitude maintenant je ne peux me résoudre au fatalisme et prendre l’exemple des personnes qui se battent pour arracher cette dignité, ce permis de vivre. Permis de vivre, oui je pense que c’est le bon terme, le juste concept ; permis de vivre dans la dignité, dans l’égalité et le respect. Un permis qui n’est pas un acquis même aujourd’hui malgré le fait de vivre dans une société, sois-disante, plus ouverte. A l’image d’Assata Shakur ou d’Assa Traoré, levons se bras vers le ciel en brandissant ce que nous avons de droiture et de dignité pour affirmer à ceux qui refusent de le voir que nous avons aussi droit à ce permis de vivre. Néanmoins, cette juste revendication devra s’accompagner d’une attitude et une solidarité stricte afin de faire mentir le spectre de Pieter W. Botha et de ceux qui dans une vision archaïque suivent cette morbide ligne. C’est en tant que peuple digne que la communauté africaine sera respectée, c’est en tant que communauté unie que la condition des Africains pourra s’améliorer. C’est en travaillant ensemble que nous pourrons pleinement brandir notre permis de vivre.

WaKongo

Yoni

 

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