TOI QUI ARRIVES DANS CE MONDE…

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Je t’écris à toi qui viens d’arriver sur cette terre ou qui ne vas pas tarder à ouvrir tes yeux dans ce nouvel univers. Je t’écris pour te préparer à une situation qui t’échappe sans doute et qui j’espère, quand tu grandiras, n’aura plus d’impact sur ton existence.

Avant toutes choses, j’aimerais te raconter le point de départ d’un espoir et d’une désillusion. Tout commença, un 4 novembre 2008, je n’avais alors que 17 ans et j’étais dans une euphorie sans pareil. Ce jour-là, je pensais, comme beaucoup de personnes autour de moi que le sens de l’Histoire allait prendre un tournant définitif. Un moment si fort que j’ai eu l’occasion de voir mon père du haut de ses 48 ans être ému jusqu’en avoir les yeux perlés, un moment rare pour moi qui avait toujours eu cette vision d’un homme peu en prise à ce genre de sentiment. D’un autre côté c’était ma mère dans un élan de joie célébrait ce tournant comme une promesse d’un monde nouveau. Cet événement était l’élection de Barack Hussein Obama à la présidence des Etats-Unis d’Amérique, un acte fort et hautement symbolique pour un pays qui a connu la ségrégation et la violence à l’encontre de la population afro américaine. Après la chute du régime de l’Apartheid en Afrique du Sud dans les années 1990, une nouvelle digue venait de sauter et le nouvel espoir prenait les traits d’un fils d’immigré Kenyan né à Hawaii, chef de la première puissance mondiale. Si l’humoriste Thomas Ngijol décrivait l’euphorie voire l’hystérie de la communauté noire dans le monde, je pense que nos parents, en tout cas la plupart d’entre eux, voyait dans cette élection la fin du plafond de verre pour leurs enfants et la perspective pour eux de vivre sans trainer le fardeau de leur teint, leur nom ou de la texture de leurs cheveux. Avoir un fils d’Africain à la tête de la première puissance mondiale n’est elle pas la plus grande preuve de l’évolution des mœurs ? Qu’en penses-tu ?

Si cette idyllique rencontre eut porté nos rêves durant un temps, la réalité nous rattrapa suffisamment rapidement pour faire une piqûre de rappel, tu connaîtras plus tard ce genre de sensation désagréable qui malheureusement ne saura vraiment te quitter. Le 26 février 2012, un jeune homme de 17 ans succomba à la létale ignorance et dureté du système américain. Le jeune Trayvon Martin, à l’époque de 4 ans mon cadet fut assassiné parce que « Noir » que son meurtrier se sentait « menacé » à la vue d’un jeune afro-américain encapuchonné. Je pense mon enfant que tu seras étonné de lire que cette personne fut acquittée malgré son crime…

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Dans quel monde as-tu atterri ? A ce moment-là, j’ai vu celui qui était en 2008 le messie noir verser des larmes et avoir sa voix mue par l’émotion. Je t’avouerais qu’à ce moment j’étais dépité et en colère ; dépité de voir que même le Premier Président afro-américain ne pouvait, vraisemblablement, pas concrétiser l’espoir qu’il suscita en 2008 et en colère car, du haut de mes 21 ans, je voulais voir autre chose que de simples sanglots ; encore envahit par cette hargne de la vingtaine, je m’attendais à une démonstration de force pour montrer aux derniers récalcitrants que la nouvelle ère, s’imposera aux de ceux qui tombèrent pour la cause dont Trayvon devait être le dernier martyr. Dernier martyr… je souris, car tu l’auras compris Trayvon Martin ne fut pas le dernier à être étouffé sous le poids du racisme implacable, d’un racisme qui n’a cessé de respirer malgré nos espoirs et nos aspirations. Plus que cette violence ignoble à laquelle tu devras te prémunir, c’est face au mépris de l’autre que tu devras mener ton combat le plus difficile. Le mépris, le pire sentiment que l’on puisse ressentir envers un être humain ; systématiquement considéré comme inapte, ou subalterne, ta réussite en offusquera beaucoup. Crois-en mon expérience, plus tu monteras plus ils te rappelleront que tu restes une anomalie d’un ordre déjà établi et ce malgré les sourires et les gestes bienveillants qu’ils daigneront t’accorder. Criminel latent, cobaye pour vaccin ou bon sauvage à aider et éduquer sont autant de rôles que l’on voudra nous faire endosser.

C’est en me lisant, en parcourant ces mots que tu me regarderas et m’interrogeras sur l’avenir que ma génération aura à t’offrir ou si comme le dirait un ancien célèbre rockeur français : « noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir ». Mon enfant, saches que je ne pourrai jamais te laisser céder au fatalisme et à avancer sur cette terre sans combattre. Combattre… c’est ce que nous faisons pour t’offrir un meilleur avenir. Je ne suis pas de ceux qui t’inviteront à l’action violente ou encore à la loi du Talion, bien que tu puisses me trouver bien tiède, ma conviction est que le combat ne se gagnera pas à la force brute mais par l’excellence. En effet, si juste la colère et la force des poings suffisaient alors les Favelas du Brésil ou les ghettos américains dirigeraient le monde depuis bien longtemps. La force viendra et la concrétisation de cet espoir né en novembre 2008 ne pourra pas s’obtenir par la bonne volonté des tenants du système actuel mais en provoquant l’ordre établi et en réécrivant les scénarii des rôles que je t’ai plus haut décrit. Là j’imagine ton regard et ton expression, te disant que je tutoie le rêve et l’utopie, ce malgré la trentaine qui me guette ; néanmoins celui qui ne rêve pas, n’est réduit qu’à un objet inerte ensevelit sous la fatalité. Rosa Parks, Sékou Touré ou Toussaint Louverture sont autant de personnalités qui ébranlèrent l’ordre établi alors que l’échec leur était promis. Bien sûr, le combat appelle à l’adversité et je tiens à te former aux opposants qui se dresseront sur ta route.

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Les premiers d’entre eux sont les héritiers du racisme le plus frontal, persuadés que toi et moi représentons une population de sous-humains, d’animaux à face humaine et de nuisibles. Si leurs tristement célèbres aïeux cachaient leur ignominie sous une cagoule et un drap blanc, tes adversaires couvriront leur lâcheté par la liberté d’expression, la lutte contre la « bien-pensance » et le politiquement correct. Ils utiliseront la tribune qui leur sera allègrement offerte pour proférer leurs idées qui proliféreront dans l’esprit du citoyen moyen alors très vite une victime d’un crime injuste endossera le rôle de criminel, drogué, chômeur ou autres qualificatifs pour justifier un acte odieux en appliquant ce funeste leitmotiv : « Il a mérité ce qui lui est arrivé », car il faut bien entendu être sans pitié avec la racaille… Quand tu te dresseras contre eux, ils voudront te faire endosser le rôle de censeur, d’ingrats, de traître. Lorsque ton éloquence et ta sagacité les importuneront, ils t’inviteront à retourner en Afrique tant la lumière de ton intelligence leur est insupportable.

Retourner en Afrique, c’est un rêve personnel mais je te le dis, ne crois pas que la lutte sera pour autant terminée. Je te partage l’expérience que j’ai eu sur la terre de tes ancêtres et j’ai vu que même là-bas que le descendant de colon a un statut plus enviable qu’un enfant du pays. J’ai vu des commerçants originaires de Beyrouth s’adresser à des Africains comme s’ils s’adressaient à leurs chiens sous-prétexte qu’il a une assise financière pour jouer avec l’existence des gens et les autorités cupides d’un pays. Retourner en Afrique est aussi un autre front que tu ouvriras pour faire honneur à tes aînés comme Lumumba, Mandela et Sankara qui se levèrent pour que tu puisses marcher la tête haute.

Après t’avoir montré les premiers opposants à ton combat, il me faut t’exposer les seconds. Ces derniers sont plus difficiles à appréhender car habilement dissimulé par l’habit du paternalisme et de l’amical soutien. Cet adversaire aura cette volonté d’atténuer ton combat, le diluer dans un magma de revendications informes voire d’utiliser ton combat à d’autres fins. L’histoire du mouvement SOS Racisme en est une parfaite illustration, alors initialement conçu comme un mouvement social fort pour réellement lutter contre la discrimination est devenu qu’une officine d’un parti politique français et lui donne cette caution « progressiste » pour attirer le vote des populations issues de l’immigration. Ne cède jamais au clientélisme, aux belles promesses qui te cantonnent dans un état précaire. Cet adversaire étouffera ton combat en te leurrant et te faisant croire que le système fonctionne mais qu’il est menacé par des ennemis alors qu’il est lui-même l’agent de ce système qui nous maintien à l’écart de l’autonomie.

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Oui c’est dans ce monde que tu vis, c’est ici que tu grandiras mais saches que nous serons à tes côtés pour mener ce combat, ma génération, celle de nos parents et celles de nos grands-parents. Le combat que je t’ai décrit avant d’être le tien, est d’abord celui de tes aînés, ne prends donc pas peur de naître et de vivre dans ce monde. Aujourd’hui, nous osons briser ce silence qui nous engourdissait, nous nous démenons pour briser le plafond de verre car le combat nous ne le l’abandonnerons pas quel que soit la force et la ruse de notre adversaire car comme j’ai eu à le dire auparavant nous avons tout autant que n’importe quel être gagner ce permis de vivre. C’est ainsi que nous suivons la voie de nos mères et nos pères, pour te garantir un futur plus lumineux que le nôtre. Nous t’accompagnerons sur ton chemin, nous te prendrons la main jusqu’à ce que tu puisses reprendre le flambeaux muni d’une épée et d’une plume.

A toi qui arrives dans ce monde, cette lettre t’est adressée et tu verras j’ose espérer la réalité nouvelle que nous sommes en train de te préparer…

WaKongo

Yoni

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